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histoire des sciences et des milieux scientifiques - publications sur Frédéric Joliot-Curie

Frédéric Joliot, dit Joliot-Curie

Publié le 14 Septembre 2013 par Michel Pinault

Frédéric Joliot, dit Joliot-Curie

Pour chaque item de la liste d'articles concernant la page "Frédéric Joliot-Curie", veuillez activer le lien correspondant, tout en bas de la page, à la suite de l'article ci-dessous qui présente cette personnalité dans le contexte de son époque : "Frédéric Joliot-Curie, science et société"

1) Présentation de la thèse de M. Pinault, sur Frédéric Joliot

2) Biographie succincte de Frédéric Joliot

3) Biographie succincte d'Irène Curie

4) La fission a soixante ans : voir le lien avec le fichier pdf en bas de la page.

5) Joliot, universitaire résistant : http://www.humanite.fr/node/451390

6) L'Appel de Stockholm et la révocation de Joliot-Curie du CEA : voir le lien avec le fichier pdf en bas de la page.

7) Joliot et l'arme atomique : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article137

8) Joliot a-t-il été un espion soviétique ? voir le lien avec le fichier pdf, en bas de page.

9) Joliot et l'avenir de l'énergie :

"Il faudra, pour libérer l'homme(...), faire appel au maximum aux sources naturelles ne nécessitant pas de combustibles. L'énergie d'origine nucléaire sera sans doute extrêmement utile, mais je l'envisage surtout comme devant nous permettre d'apporter un appoint important à l'énergie tirée des combustibles traditionnels, pendant un temps suffisant pour élaborer des centrales de principes nouveaux tirant leur énergie primaire de sources naturelles comme, par exemple, la radiation solaire qui frappe notre sol."

plus d'informations sur ce texte : voir le lien avec le fichier pdf en bas de page.

10) Joliot ingénieur et le CEA : http://www.fnme-cgt.fr/pages/cahier_ihs.php?&id_art=4&actif=2&num=21

11) Plus sur Joliot :

http://musee.curie.fr/

http://curie.fr/fr/fondation/musee-curie-0

http://www.cea.fr/var/cea/histoire/index.htm

Article paru dans La Recherche : "Joliot, chercheur tourmenté" : http://www.larecherche.fr/savoirs/histoire-sciences/frederic-joliot-curie-chercheur-tourmente-01-10-2000-69240

« Frédéric Joliot-Curie »

émission vidéo « Passé-Présent » (2000, 26 minutes), avec Michel Pinault et Bernard Baissat : à voir à l'adresse suivante

http://bbernard.canalblog.com/archives/2015/02/20/31565971.html

Frédéric Joliot-Curie, Science et société

Frédéric Joliot est né le 19 mars 1900, il est mort le 14 août 1958. Cette année 2008 marque le cinquantième anniversaire de sa disparition et c’est aussi le soixantième anniversaire, le 13 décembre prochain, de la divergence du premier réacteur nucléaire français, la pile ZOÉ, dont Joliot, alors haut commissaire à l’énergie atomique, fut le maître d’œuvre.

Si la vie de Frédéric Joliot a été brève, 58 années, elle s’est signalée par d’importantes réalisations qui ont marqué l’histoire de la science et de ses applications, ainsi que l’histoire des interactions entre science et société, science et politique, science et pouvoir. C’est l’étude de ces interactions qui fut l’objet de la thèse que j’ai soutenue en 1999 et c’est autour de cette question que sera articulé l’exposé qui commence[1].

Joliot fut un des Français les plus connus de son temps, en France et dans le monde, c’est ce dont témoignent encore les centaines d’établissements scolaires ou d’avenues qui portent son nom, souvent associé avec celui de sa compagne, Irène Curie, co-découvreuse de la radioactivité artificielle et des radioéléments artificiels, découverte qui leur valut l’attribution du prix Nobel de Chimie, en 1935. Il n’est pas inutile de souligner qu’il aura donc fallu attendre plus de soixante dix ans pour qu’en 2008 une troisième française, après Irène et Marie Curie, Françoise Barré-Sinoussi, connaisse la consécration de ce prix Nobel.

Le 12 décembre 1935, lors de la cérémonie de remise du prix Nobel, Frédéric Joliot prononça une conférence dont voici les derniers mots :

« Si, tournés vers le passé, nous jetons un regard sur les progrès accomplis par la science à une allure toujours croissante, nous sommes en droit de penser que les chercheurs construisant ou brisant les éléments à volonté sauront réaliser des transmutations à caractère explosif, véritables réactions chimiques à chaînes.

« Si de telles transformations arrivent à se propager dans la matière, on peut concevoir l'énorme libération d'énergie utilisable qui aura lieu. Mais hélas, si la contagion a lieu pour tous les éléments de notre planète, nous devons prévoir avec appréhension les conséquences du déclenchement d'un pareil cataclysme. Les astronomes observent parfois qu'une étoile d'un éclat médiocre augmente brusquement de grandeur, une étoile invisible à l'oeil nu peut devenir très brillante et visible sans instrument, c'est l'apparition d'une Nova. Ce brusque embrasement de l'étoile est peut-être provoqué par ces transmutations à caractère explosif, processus que les chercheurs s'efforceront sans doute de réaliser, en prenant, nous l'espérons, les précautions nécessaires.[2] »

Plutôt que de se contenter de présenter la découverte pour laquelle il recevait la récompense ainsi que ses retombées attendues en biologie et en physicochimie, voire en médecine, Joliot avait donc formulé cette prophétie inquiète qui allait s’avérer fondée trois ans plus tard avec une nouvelle découverte décisive, à laquelle contribuèrent très largement Irène d’abord, au Laboratoire Curie de l’Institut du radium, puis Frédéric Joliot avec son équipe du Collège de France, celle de la fission du noyau et de la possibilité de la réaction en chaîne, ouvrant la voie à l’exploitation de l’énergie contenue dans le noyau, soit sous forme de production contrôlée d’énergie dans des centrales, soit sous forme d’explosif.

En introduisant ces considérations de prospective politique dans sa conférence Nobel, Joliot s’inscrivait dans une filiation illustrée par Pierre Curie dans les dernières phrases du discours qu'il avait prononcé dans les mêmes lieux et dans les mêmes circonstances, en 1903, à propos de la découverte de la radioactivité :

« On peut concevoir, disait-il, que dans des mains criminelles le radium puisse devenir très dangereux, et ici on peut se demander si l'humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible. L'exemple des découvertes de Nobel est caractéristique, les explosifs puissants ont permis aux hommes de faire des travaux admirables. Ils sont aussi un moyen terrible de destruction entre les mains des grands criminels qui entraînent les peuples vers la guerre. Je suis de ceux qui pensent avec Nobel que l'humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles.[3] »

Irène et Frédéric Joliot-Curie plaçaient donc leur oeuvre et leur vie, comme Marie et Pierre Curie avant eux, sous le double signe de leur confiance dans l'apport positif de la connaissance scientifique à l'humanité et du risque de son utilisation néfaste, voire dévoyée.

Pourquoi vouloir reparcourir, cinquante ans après sa mort, l'itinéraire de cet homme qui occupa une position éminente au sein des milieux dans lesquels son action se développa ? Pourquoi Joliot fut-il si célèbre? L’action de Frédéric Joliot a été proliférante, occupant tout l’arc des entreprises désormais à la portée des scientifiques de premier plan, un peu de manière comparable et toutes choses égales d’ailleurs, à celle de Louis Pasteur, cinquante ans auparavant, portant ses découvertes de laboratoires aux applications les plus vastes, à l’échelle de la société toute entière.

Grand savant, récompensé par le Nobel, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, ingénieur et manager de laboratoires et d’entreprises d’une envergure alors nouvelle dans la science et qui allaient ouvrir la voie à la science lourde, la Big Science, avec en particulier l’édification, en 1935, du premier laboratoire propre du CNRS, le Laboratoire de synthèse atomique, et de celui du Collège de France, doté d’un cyclotron, puis, en 1945, la création du Commissariat à l’énergie atomique et, dix ans plus tard, la fondation, reprenant la tâche interrompue par la mort d’Irène, de la faculté des sciences et des laboratoires de recherche d’Orsay, agissant pour le développement et l'organisation de la recherche scientifique, en particulier, pendant le Front populaire aux côtés de Jean Perrin, Émile Borel, Henri Laugier et Irène Curie, celle-ci devenant une des quatre premières femmes ministres dans le cabinet Léon Blum, au poste nouveau de sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique et technique, puis, à la Libération, après quatre années de participation audacieuse à l’organisation de la Résistance universitaire, devenant directeur du CNRS, chargé de sa réorganisation et de son développement, avant d’être désigné par le général de Gaulle pour organiser, avec le ministre Raoul Dautry, un grand institut de recherches en physique nucléaire qui sera le CEA, pour créer les condition du développement rapide de l'énergie nucléaire en France, intellectuel-phare, prenant position sur les grands problèmes de son temps, fortement engagé dès 1934 dans la mobilisation des intellectuels avec le Front populaire, en particulier au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et au Rassemblement universel pour la paix, adhérent du parti socialiste (SFIO), devenu, pendant la guerre un militant du parti communiste, responsable, « à son créneau » de la lutte pour la paix, de l’essor d’un mouvement pacifiste à l’échelle mondiale, le Conseil mondial de la paix qu’il préside et au nom duquel il lance, en avril 1950, le fameux « Appel de Stockholm » contre l’arme atomique, il fut aussi un scientifique engagé, désireux de contribuer à la responsabilisation et à la mobilisation collective de ses collègues scientifiques, en particulier au sein de l’ATS (Association des travailleurs scientifiques), créée sur le modèle de l’association britannique du même nom, et au sein de la FMTS (Fédération mondiale des travailleurs scientifiques) dont il était le président, au nom de ce que son ami le cristallographe britannique, John Bernal, avait qualifié, depuis les années trente, de « fonctions sociales de la science », Joliot fut tout cela et c’est en cela que sa vie, son itinéraire constitue une « traversée du siècle » exemplaire[4].

Joliot a choisi de se placer au coeur des enjeux de son temps ; mieux encore, il a contribué à en faire ceux de son temps. Il s'est engagé. Quoi de plus caractéristique de ce XXe siècle français? Il en a sans doute été grandi mais aussi piégé. La trajectoire de Joliot est bouleversée quand, risquant le pouvoir et les projets que lui ouvraient ses mérites de scientifique et d'organisateur de grandes entreprises scientifiques, il a remis tout en jeu pour porter les combats de l'intellectuel et du militant au maximum de leur rayonnement. Révoqué en 1950, définitivement écarté du domaine qui lui tenait à coeur de l'énergie nucléaire, il a connu un isolement et un ostracisme aujourd’hui inimaginable, une véritable traversée du désert, avant de prendre le relais d'Irène pour achever la mise en route d’Orsay. La dernière décennie de cette vie, compliquée encore par les atteintes de la maladie qui le mine, par le décès d'Irène en 1954, par le contexte pénible de la guerre froide et de la crise du communisme, après le XXe Congrès du Parti communiste d’Union soviétique, en 1956, cette dernière décennie a pris les couleurs d'une destinée tragique, d’autant plus que Joliot disparaît, encore jeune, alors qu’il avait la possibilité d’agir à nouveau et d’écrire d’autres chapitres d’une vie dont nous ne saurons rien.

Après les années de formation et un début de carrière fulgurant, le physicien triomphant des années trente est rattrapé, au moment où il se mêle de la fission nucléaire et de la réaction en chaîne, par son époque et ses chausse-trappes. Pourquoi à l’été 1940 a-t-il fait le choix, renouvelé volontairement jusqu’à la mi-42, de rester en France alors que la pente logique de sa carrière l’aurait conduit à participer aux projets anglo-saxons autour de l’énergie nucléaire pendant la guerre. Il y a donc d’autres motivations qui sont venues faire interférence avec celles du scientifique.

Et c’est un Joliot transformé qui, en 1944, sort de l'occupation et de la résistance. Au moment où il est convaincu de pouvoir mettre son savoir, ses compétences et son charisme au service de causes qui le fascinent, c’est-à-dire le service de l’État, de la nation et du progrès humain par la science, Joliot est à nouveau pris à contre-pied. C’est la prise de conscience progressive d’une part de la difficulté et des ambiguïtés de son projet de contribution à la prospérité de l’humanité grâce à l’utilisation de l’énergie atomique, face à la réalité amère de la construction et de l’utilisation de la bombe atomique, et d’autre part de l’impossibilité de maintenir cette ambition dans le monde schizophrène de l’après-guerre. Les dimensions sociales de cette vie s’imposent à chaque instant et ce n’est qu’au croisement des deux, le public et le privé, le personnel et le général, l’individuel et le collectif, qu’elle se situe.

Après la Seconde Guerre mondiale se constitua un nouveau milieu des physiciens. Le développement de la Big Science produisait de nouvelles conditions du travail scientifique. Ceci posa le problème du recrutement des chercheurs, de l'organisation de la recherche et des carrières ; la question du statut du travailleur scientifique émergea alors ; elle fut explicitement posée par Joliot qui dès l'avant-guerre la pressentait. L'essor de la science lourde qui supposait la constitution de vastes équipes, créa de nouveaux rapports entre les membres de ces équipes, de nouvelles fonctions se développaient, celles d'aides de laboratoire, de techniciens, d'ingénieurs des machines. L'importance des contacts avec les administrateurs, les politiques, l'industrie, crût et, avec elle, le rôle clé du directeur de laboratoire, du leader, qui devait être audacieux, ouvert, sans préjugés.

En ce domaine Joliot a fait figure de précurseur en France. Le réseau des physiciens autour de lui était extrêmement dense, à cause de sa position à la tête des institutions qui organisaient le milieu – comme directeur du CNRS puis président de la section de physique nucléaire et corpusculaire, membre de l'Académie des Sciences, haut-commissaire au CEA et, à la fin de sa vie, directeur de l'Institut du Radium puis de l'Institut de Physique Nucléaire d'Orsay. Ce réseau dense tenait aussi à son rayonnement personnel, en particulier auprès de ses nombreux élèves et disciples dans les laboratoires, auprès de ses collaborateurs proches et des autres directeurs de laboratoires, auprès des spécialistes d’autres disciplines.

Une autre série de questions, voisine des précédentes, concerne les rapports entre l'État et la science, le développement d'une politique scientifique, le choix d'une option pour organiser la science, les rapports entre la recherche scientifique et la technique. Dans tous ces domaines Joliot a joué, par ses prises de position et son activité, un rôle clé en France. Ses réflexions sur l'avenir de la science, la place de celle-ci dans la société, son organisation interne et le rôle que doit y jouer l'État, sur les responsabilités du scientifique, constituent un important ensemble d'écrits, et elles furent aussi exposées dans de nombreuses commissions officielles. Des études faites, sur la période des années 1950, en particulier par Lawrence Scheinman, Robert Gilpin, J. Jacques Salomon ou Luc Rouban inscrivent ces études dans un cadre de réflexion plus large[5].

« Qu'il le veuille ou non, écrivait Jean-Jacques Salomon, le scientifique choisit un parti en voulant accomplir un programme dont le soutien dépend de l'État, et du même coup quitte le temple des certitudes sereines du savoir pour affronter les incertitudes de l'action.(...) Pris au piège des forces qu'ils auront déchaînées par leur association au pouvoir politique, les scientifiques n'échapperont plus à l'équivoque d'une situation où ils apparaîtront tantôt comme champions d'une expertise qui doit être distinguée des incertitudes de la décision politique, tantôt comme les dépositaires d'une compétence politique fondée sur leur accès privilégié aux questions scientifiques.[6] »

Joliot pensait que les scientifiques devaient faire face à leur responsabilité dans la définition de la politique scientifique du pays. Il était très soucieux de contribuer à créer les conditions d'un développement rapide de la science française, d'un véritable redressement, et il était conscient de l'existence de retards et d'un risque de dépérissement : « Je le dis tout net, disait-il, si le pays ne fait pas l'effort nécessaire pour donner à la science la place qu'elle mérite et à ceux qui la servent le prestige nécessaire à leur influence, il deviendra tôt ou tard une colonie.[7] » Cela amenait Robert Gilpin à constater : « Ce n'était pas seulement un grand savant, c'était aussi un bâtisseur et un entrepreneur. Il donna à la science française, dans le domaine de l'énergie atomique et dans bien d'autres, la première direction solide qu'elle eut connue en plus d'un siècle et demi.[8] » Alors que les historiens qui ont étudié l’histoire de la recherche en France ont fait largement l’impasse sur l’action de Joliot à la tête du CNRS, j’ai tenu, dans ma thèse, à faire un bilan de son action à la direction du Centre[9]. Quant à son rôle à la tête du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), dont on ne connaissait bien que les grandes lignes, grâce aux ouvrages de témoignage de Bertrand Goldschmidt, en particulier Pionniers de l'atome, ainsi qu'à l'important travail de Spencer Weart, La grande aventure des atomistes français. Les savants au pouvoir[10], j’ai pu l’étudier en accédant pour la première fois aux archives du CEA. Les prises de position de Joliot à propos du Centre européen de recherches nucléaires (CERN), le développement rapide par les Joliot-Curie d'un Troisième cycle en physique nucléaire, dès la création du nouveau cadre administratif, les efforts faits pour créer le Centre d'études nucléaires (CEN) de Saclay et l'Institut de physique nucléaire (IPN) d'Orsay avec des laboratoires centralisés et compétitifs, d'une conception alors nouvelle en France, sont autant de jalons supplémentaires dans le tableau de l'action de Frédéric Joliot-Curie en faveur du développement de la science, recherche, enseignement et applications mêlées.

L’action de Joliot à la Libération, à la tête du CNRS et du CEA, se compléta d’autres domaines d’interventions, par exemple sa place au conseil d’administration de l’ONÉRA (Office national d’études et de recherches aéronautiques), à celui du Conservatoire national des arts et métiers, par son rôle dans le lancement de la vaste campagne de 1948 pour mobiliser la communauté scientifique « Sur un oubli du Plan Monnet », l’oubli de la recherche scientifique dans le premier Plan de modernisation et d’équipement de la France.

Cet aspect de l’action politique de Joliot est à rapprocher du rôle qu’eurent à la Libération un certain nombre de personnalités intellectuelles et scientifiques, souvent issues des mouvements de la résistance, en particulier de l’UNITEC, l’Union nationale des ingénieurs et techniciens, et proches du parti communiste. Si beaucoup d’entre eux subirent, comme les scientifiques au même moment, comme Georges Tessier renvoyé de la direction du CNRS ou Joliot écarté du CEA, des mises à l’écart qui limitèrent leur rôle dans la durée, ils représentèrent, pris collectivement, une tendance à l’émergence d’une nouvelle couche de serviteurs de l’intérêt public liés au monde scientifique au sens le plus étendu, de la science de laboratoire à la production industrielle. La CGT fut alors sensible à cette nouveauté et elle tenta de l’organiser à travers la création du Cartel des Cadres tout comme elle voulut lui donner la possibilité d’exister et de s’exprimer à travers le journal qu’elle créa dès juin 1946, à destination de ce milieu, Travail et Technique.

Parmi les militants membres de ces professions scientifiques, je pense, bien sûr, au premier secrétaire général du Cartel confédéral qui était un ingénieur de l’École de Physique et Chimie (ESPCI), Roger Pascré, je pense à Pierre Le Brun, ingénieur des Ponts et Chaussées et ancien élève de l'École libre des sciences politiques qui avait été, dans la Résistance, secrétaire général de l'Union des cadres industriels de la France combattante (UCIFC), puis président de l’UNITEC avant de devenir secrétaire de la CGT, ou à René Le Guen, étudiant pendant l’Occupation qui dirigea la Fédération de l’énergie CGT et le Groupement national des cadres (GNC) en 1959 avant de devenir secrétaire général de l’UGICT[11].

Parmi les animateurs de l’UGIC, on relève encore les noms de Marcel Mathieu, docteur ès sciences, chimiste, chef de service au Laboratoire central des services chimiques de l’Etat, fondateur de Jeune Science en 1936, Daniel Florentin, ex-directeur du Service des Poudres et président de l’UNITEC à la Libération, René Picard, polytechnicien, résistant dans la région lyonnaise, directeur des recherches chez Rhône-Poulenc, devenu à son tour président de l’UNITEC, fondateur ensuite, du BERIM avec Raymond Aubrac, Marcel Weill et Marcel Mosnier. Aubrac était, est toujours, ingénieur des Ponts et Chaussées, un des fondateurs du mouvement Libération, ex-secrétaire général du ministère de la Reconstruction ; Marcel Weill, polytechnicien communiste comme Picard, fut directeur général de la SNECMA ; Marcel Mosnier avait été nommé directeur général de Berliet par le commissaire de la République lyonnais, Yves Farge, pour en organiser la nationalisation. Je pense aussi à René Jugeau, ingénieur ESPCI devenu ingénieur de l’Armement, qui fut le premier directeur général de l’ONÉRA, à Antoine, ingénieur général à EDF, président de l’éphémère Fédération Technique Internationale, symétrique à la FMTS, à Henri Desoille, agrégé de médecine, professeur de médecine du travail à la faculté de médecine de Paris (1949) devenu inspecteur général du travail, à Andréjean, ingénieur ESPCI encore, premier secrétaire général de l’UGIC et secrétaire général du Syndicat National des Industries Chimiques (CGT) en 1946.

À travers la cinquantaine de noms que j’ai inventoriés pour la période 1945-1965, on identifie donc un groupe constitué pour l’essentiel d’ingénieurs de toutes provenances (des Ponts, des Mines, de Polytechnique, de l’ESPCI très souvent, des Travaux Publics de l’Etat, ingénieurs électriciens, chimistes), ayant souvent été chargés de responsabilités dans les service des recherches des grandes entreprises. Par leur nombre et leurs relations mutuelles ils composèrent un réseau social qui ne demandait qu’à croître en influence lorsqu’il fut démantelé dans les mises à l’écart qui marquèrent les premiers temps de la Guerre froide. Frédéric Joliot appartenait totalement à ce milieu alors en train de se développer, à la fois par sa formation d’ingénieur ESPCI et par ses activités de créateur de laboratoires d’électrotechnique avant la guerre et de constructeur d’appareils, puis de développeur des applications techniques de la physique nucléaire et de maître d’œuvre de la pile ZOÉ, par ses fonctions de dirigeant de grands organismes.

Au-delà, l’action de Joliot à la tête du CEA contribua à l’émergence d’un milieu de chercheurs scientifiques original dont le syndicat de l’énergie atomique CGT fut une des expressions. Ce syndicat groupait toutes les catégories d’agents du CEA, aussi bien les chercheurs, normaliens, agrégés, docteurs, y compris les théoriciens en physique quantique, que les ingénieurs et les techniciens souvent sortis du rang. Il a représenté, au sein du CEA une forme de structuration et d’acquisition d’une conscience collective de ce milieu scientifique en train d’émerger.

Ainsi, pour donner un ou deux exemples, un an après la révocation de Joliot, 107 ingénieurs et cadres signèrent et publièrent collectivement un « Rapport sur le problème du CEA » afin de défendre l’organisme et pour demander que les moyens lui soient donnés de poursuivre la mission pour laquelle il avait été créé, puis, au début de l'automne 1954, une pétition recueillit 665 signatures et fut remise au haut commissaire, Francis Perrin qui avait remplacé Joliot à ce poste. Cette pétition avait été lancée sous l'autorité commune de la CFTC et de la CGT du CEA et portait une appréciation très critique sur les intentions à peine voilées du gouvernement Mendès France d’aller vers la création d’une bombe atomique française, et elle proposait une autre orientation, axée sur le développement des usages pacifiques de l’énergie nucléaire. Maurice Vaïsse, un historien de l’armée et de la politique de défense française, a vu dans cette entreprise le résultat du poids des communistes au commissariat[12]. En fait, elle témoignait, selon moi, de l’existence d’une « culture d’entreprise » qui donnait à la collectivité des travailleurs du CEA, tous « atomistes » ou « travailleurs de l’atome » comme on disait, une cohésion et une certaine idée de leur métier et de leurs missions. Le nombre des signataires dépassait très largement la part des agents du CEA influencés par le PCF. Il y avait chez ces agents une sensibilité commune et une capacité de mobilisation autour de certains objectifs, objectifs de production de l’entreprise ou orientations à venir de celle-ci, qui leur permettait d’exprimer sans détours « leurs préoccupations et leurs inquiétudes devant un changement d'orientation des recherches atomiques en France qui, pensaient-ils, irait à l'encontre des véritables intérêts » de la France[13].

En résumé, il y a sans doute eu, au CEA, et Joliot en était très certainement conscient, naissance d’un milieu chercheur, profondément différent de celui qui se développait au même moment au CNRS, différent dans ses pratiques professionnelles, ses recrutements, ses champs de compétences, ses orientations idéologiques et ses formes de mobilisation syndicale. Il en fut d’ailleurs de même dans d’autres secteurs de l’activité scientifique comme dans la recherche agronomique, rattachée au ministère de l’Agriculture, ou dans d’autres organismes ou entreprises (comme l’ONÉRA).

La vie de Frédéric Joliot-Curie s'inscrit par ailleurs très largement dans la problématique de l'histoire des intellectuels. Cette histoire est un « vaste chantier » dont les limites varient chaque jour[14]. À commencer par le débat jamais clos sur la définition de l'intellectuel. On sait que cette définition fut aussi un enjeu des combats politiques de l'après guerre[15]. Pour Joliot comme pour d'autres ce ne fut pas sans conséquences sur la façon dont ils vécurent leur statut d'intellectuels ou dont ils voulurent le modifier par leurs pratiques. Sociologues et historiens proposent des définitions qui sont en rapport avec le poids accru des intellectuels après la Seconde Guerre mondiale. Les définitions fonctionnalistes insistant sur le métier, le statut et la culture, renvoyant au poids quantitatif des couches intellectuelles, satisfont globalement les sociologues[16]. Les historiens préfèrent une définition politique, correspondant mieux à la réalité de la place occupée par les intellectuels dans la société et à la dynamique de leurs cohortes ; la définition insiste alors sur le côté qualitatif du poids des intellectuels[17]. On est là dans une tradition française qui, de Voltaire à Zola, Barbusse et Sartre, englobant Paul Langevin et Jean Perrin, donne à l'intellectuel autorité et prestige[18]. Les deux approches de la notion, floue, d'intellectuel que rappelle Jean-François Sirinelli, l'une sociologique et culturelle, incluant les savants, l'autre plus étroite et fondée sur la notion d'engagement – « l'intellectuel se définit par ce qu'il fait » -, permettent d'analyser Joliot-Curie comme un intellectuel. Dans son cas les deux formes d'engagement, celui de l'intellectuel-acteur au sein des enjeux de son temps, et celui de l'intellectuel-conscience de son époque, se retrouvent et se confondent[19]. Savant, militant parce qu'intellectuel, et conscience morale parce que scientifique, Joliot appartient à un type duquel d'autres se rapprochent, d'Einstein à Langevin.

Ce que l’historien du politique René Rémond traduit ainsi : « Son activité de militant et son métier d'intellectuel, ce sont, à ses yeux, deux moments d'une même démarche : mieux, c'est en tant qu'intellectuel qu'il formule un avis et donne une adhésion ; et c'est aussi parce qu'il est intellectuel que journaux et revues accueillent son point de vue et font place à l'expression de son opinion. L'engagement politique apparaît normalement à l'intellectuel "engagé" comme l'aboutissement logique, et légitime, de sa réflexion à laquelle il confère, en retour, l'authenticité d'une sanction pratique.[20] »

Christophe Charle, historien spécialiste de l’histoire sociale des intellectuels, propose de considérer qu'au delà de la réalité de cette posture de l'« intellectuel », et de ses ressorts propres, ce sont les relations contradictoires qui s'établissent, en particulier en France, entre le champ universitaire et celui du pouvoir, qui fondent l'émergence de « l'intellectuel » : « Les universitaires "intellectuels", écrit-il, incarnent en effet l'aspiration à définir une identité universitaire englobante, non par la seule spécificité professionnelle, mais par une mise au service de l'universel des valeurs d'autonomie intellectuelle tout particulièrement cultivée par les réformateurs.[21] » Ces considérations sont d'autant plus valides qu'elles permettent d'étudier les modes de cohésion, de reconnaissance et de leadership qui fonctionnent au sein du milieu universitaire dominé, après la guerre, par les « intellectuels. » En scrutant ce qu'il nomme la « politique de l'apolitisme », C. Charle remarque un caractère qui se retrouve tout au long de l'étude de la vie de Joliot dans son art de ménager chez ses collègues un « idéal d'objectivité » se confondant avec un « idéal d'éthique » - ou bien de s'y affronter, selon les périodes et les enjeux - pour construire une action « intellectuelle » efficace : « Ceux qui agissent en "intellectuels" ou en militants engagés, écrit encore Charle, mesurent d'ailleurs intuitivement le poids de cette fraction "neutre" de leurs collègues, et, lorsqu'ils veulent rallier cette frange d'indifférents, ils s'obligent à un minimum de mise en forme universitaire du débat politique.(...) Ces tendances de fond, qui relient secrètement pratique professionnelle et orientation politique, expliquent donc le caractère gradué des échelles d'opinion, du pôle le plus intellectuel au pôle le plus professionnel du champ universitaire.[22] »

Ainsi, qu'en fut-il de l'engagement de Frédéric Joliot-Curie ? Comment se sentait-il un intellectuel ? Y avait-il une spécificité de l'engagement du scientifique dans son champ spécifique[23] ? Joliot était dans une tradition de l'engagement, celle de la Ligue des droits de l'homme et de l'Affaire Dreyfus : c'était celle du milieu de l'Arcouest, petit village breton qui rassemblait l'été une colonie d'universitaires parisiens autour de l’historien Charles Seignobos, des scientifiques Louis Lapicque, Jean Perrin, Victor Auger et Marie Curie. Engagement humaniste et rationaliste d'abord[24]. Cette tradition se doublait de celle du savant responsable, liée à la précédente car la croyance en la puissance de la science, issue du rationalisme et du positivisme, impliquait la responsabilité du savant quant à l'usage fait de ses découvertes. Pour Joliot, ce second aspect, secondaire en 1935 lors de son premier engagement, devient essentiel à partir de 1945. Il faut d'ailleurs intégrer à la notion d'engagement, chez Joliot, son action inlassable pour le développement de la recherche scientifique et son aspiration à jouer un rôle directement politique en tant qu'intellectuel-expert dans ce domaine, ce qui est assez original, plus commun sans doute chez les scientifiques que dans les milieux littéraires[25].

Ainsi l'engagement est-il une démarche complexe, réflexion et action mêlées. Dresser la figure de Joliot intellectuel engagé consiste, somme toute, à analyser comment, dans son cas, la notoriété scientifique fut mise au service de l’engagement politique, et donc à présenter d'abord le savant prestigieux, reconnu dans sa spécialité, le « maître » et le « patron » organisant la recherche, l'enseignement et le rayonnement de la science française par des contacts internationaux, prenant ses responsabilités dans des combats divers, de l'énergie nucléaire au CERN, de la bombe atomique à la guerre bactériologique en Corée, savant-conscience-militant. Ensuite vient la question de la réflexion intellectuelle de Joliot sur la science, la société, la vision du monde et de l'homme, de la place des scientifiques dans la cité. Aujourd'hui critiqués après avoir eu leur heure de gloire, ces aspects de l'engagement des intellectuels semblent être inévitables dans les années 1950.

René Rémond suggérait : « Une autre façon (de procéder à une histoire des intellectuels) consisterait à reconstituer l'itinéraire intellectuel, philosophique aussi bien que politique, d'un assez grand nombre de personnalités marquantes.(...) La superposition de tracés multiples de ces évolutions individuelles dessinerait des directions privilégiées. » Joliot était en rapports avec divers milieux intellectuels : sa vie doit être rapprochée d'autres vies, celle de Paul Langevin bien sûr, mais aussi celle de Jean Perrin par exemple, avant celles de ses exacts contemporains, Francis Perrin et Pierre Auger, celles enfin de scientifiques étrangers, d'Albert Einstein, Bertand Russell, Patrick Blackett, Niels Bohr et Robert Oppenheimer. Le portrait de Joliot intellectuel s’inscrit dans celui d'une génération, d’hommes qui ont eu en commun de vivre la montée du fascisme, puis l'après-guerre et ses tourments.

Ce portrait de Joliot intellectuel ne peut s'achever que dans celui de l'intellectuel communiste. D’autant que cet engagement s’il lui fut violemment reproché de son vivant a aussi conduit depuis sa mort à un oubli quasi complet. Une historiographie souvent dominée par l’anticommunisme a établi des dogmes qu’il reste difficile d’affronter en 2008. L’historien britannique David Caute, notant l'étonnant succès du communisme chez les intellectuels français puis la qualité de cet engagement en « un corps cohérent et discipliné d'intellectuels fidèles », engagement d'autant plus étonnant que, notait-il, l'intellectuel reste libre à tout moment de revenir sur ce choix qui n'obéit à aucune nécessité sociologique. Il émettait l'hypothèse d'une tentative de la petite bourgeoisie intellectuelle de regagner ainsi une influence et une puissance perdues[26]. Caute définissait cinq stades d'un « principe d'utilité » expliquant les efforts du parti communiste pour acquérir la coopération d'intellectuels et il en retenait que l'intellectuel communiste devait être au service du parti. La sociologue Jeanine Verdès-Leroux allait plus loin en écrivant que Joliot « avait une conception du "service" du parti aussi disciplinaire que le militant le plus dépourvu d'instruments propres de connaissance. » Et Michel Winock, auteur d’un Dictionnaire des intellectuels français, n'était pas loin d'adopter la même analyse quand il décrivait les intellectuels communistes comme « renonçant à l'esprit critique au profit de la croyance.[27] »

Comment Joliot vivait-il cet engagement ? Il a en effet poussé son engagement au parti communiste plus loin que beaucoup d'intellectuels et que la plupart des grands scientifiques. Il occupa jusqu'à la fin de sa vie des fonctions importantes et lourdes de dirigeant du Conseil mondial de la Paix et de la FMTS[28]. La mort a brisé le développement des nouvelles responsabilités que son entrée au comité central du PCF, en 1956, pouvait lui valoir. Il s'agissait donc bien plutôt d'un dirigeant communiste à part entière, sur une trajectoire rappelant celles du biologiste Marcel Prenant et de l’écrivain Louis Aragon, et non d'un cas de plus d'intellectuel-symbole comme le furent Picasso, Paul Éluard ou Fernand Léger.

Frédéric Joliot-Curie était au coeur de tout un univers de scientifiques communistes, en particulier dans la physique, de compagnons de route aussi. Joliot n'intervint que rarement dans les différentes revues d'intellectuels communistes, bien qu'à La Pensée, dont le comité directeur était composé, en 1956, de Wallon, Prenant, Teissier, Orcel, Cogniot, Labérenne, Maublanc, et Joliot, celui-ci participait à un des « lieux de sociabilité » importants de la mouvance intellectuelle communiste[29]. Ses rapports furent plus épisodiques avec La Nouvelle Critique voire les Lettres françaises. C'est aussi dans ses relations avec des militants comme Pierre Villon, Laurent Casanova, Yves Farge, Pierre Cot, ou Emmanuel d'Astier, y compris ses relations personnelles avec le secrétaire général du parti communiste, Maurice Thorez, que l'itinéraire de Joliot gagne à être analysé. L'histoire commença dans la clandestinité de l'occupation et se prolongea jusqu'à la mort de Joliot. Ce milieu des scientifiques communistes et des compagnons de route, en partie constitué dans la résistance et à la libération a certainement joué un rôle spécifique dans le parti communiste et à sa périphérie. Il ne s’agissait pas que d’individualités placées à la marge ou diluées au sein du vaste organisme centralisé qu'était alors le PCF[30].

C'est dans son engagement militant durable au Mouvement de la Paix qu'il faut chercher l'originalité de l'itinéraire politique de Joliot-Curie. Une équipe de collaborateurs parmi lesquels son secrétaire politique, Roger Mayer, Jean Laffitte, secrétaire général du Conseil mondial de la paix (CMP), Bernal, Powell et Crowther en Angleterre où la Fédération Mondiale des Travailleurs Scientifiques (FMTS) a son siège, les membres français et étrangers du CMP constituaient un noyau stable. Joliot, parfois isolé, jamais enfermé, était en relation avec de nombreux correspondants étrangers, Linus Pauling aux États-Unis, Dimitri Skobeltzyne en URSS, Homi Bhabha en Inde, Patrick Blackett, John Bernal et Bertrand Russell en Grande-Bretagne... Au-delà des épisodes connus de l'Appel de Stockholm, de la révocation du CEA, de la campagne sur la guerre bactériologique en Corée, souvent réduits à des évènements mythiques ou symboliques, la reconstitution du contenu de cet engagement, des combats moins connus comme celui contre les essais atomiques dans l'atmosphère, et celui de l'Appel Einstein-Russell, en juillet 1955, qui donna naissance au mouvement Pugwash, prix Nobel de la Paix en 1995, font mesurer la nature et la profondeur de ce pacifisme, ce qu'il devait aux soucis du savant et aux anciens combats de l'entre-deux-guerres, ce qu'il devait désormais à la guerre froide et à l'inquiétude apocalyptique de cette période.

La biographie est un moyen irremplaçable pour faire de l'histoire des sciences[31]. Celle de Frédéric Joliot-Curie permet de reconstituer l’impact qu’eut son action sur la société, à l’aube de l’ère nucléaire. Cet impact ayant été occulté, on n’a pas assisté à l’installation d’un mythe comme ce fut le cas avec Marie Curie et l’essor de la radioactivité ou après Pasteur, en liaison avec la révolution pastorienne, mais au moins l’histoire peut-elle permettre de mesurer l'étendue et la nature de l'influence durable de Joliot sur la société française. Ce colloque peut y contribuer à son tour.

Notes :

[1] Michel Pinault, Frédéric Joliot-Curie, Paris, Odile Jacob, 2000.

[2] Irène Curie et Frédéric Joliot, conférence Nobel, 12 décembre 1935, Stockholm, dans Irène et Frédéric Joliot-Curie, Oeuvres scientifiques complètes, Paris, PUF, 1961, p. 552.

[3] Pierre Curie, conférence Nobel, 1903, dans Marie Curie, Pierre Curie, Paris, Payot, 1933 (réédition Denoël, Paris, 1955).

[4] Michel Pinault, « De l’Association des travailleurs scientifiques au Syndicat national des chercheurs scientifiques, l’émergence d’un syndicalisme des chercheurs, 1944-1956 », in D. Tartakowsky et F. Tétard, Syndicats et associations, concurrence ou complémentarité ?, Rennes, pur, 2004, p. 77-86. Jean-François Sirinelli, « Le hasard ou la nécessité ? Une histoire en chantier : l'histoire des intellectuels », Vingtième siècle, revue d'histoire, janvier-mars 1986, p. 97-107.

[5] Lawrence Scheinman, Atomic Energy Policy in France under the Forth Republic, Princeton University Press, 1965. Robert Gilpin, La science et l'État, Paris, Gallimard, 1970 (Princeton 1968). Luc Rouban, L'État et la science. La politique publique de la science et de la recherche, Paris, CNRS, 1988. Jean-Jacques Salomon, Science et politique, Paris, 1970, et dans l'Encyclopaedia Universalis, 1984, article "Recherche scientifique", p. 1024-1033. Jean-jacques Salomon, Science et politique, ouvrage cité, p. 134-141.

[6] Idem.

[7] F. Joliot, conférence prononcée le 16 janvier 1945, à la Sorbonne, Archives de l’Association Curie et Joliot-Curie- manuscrits.

[8] R. Gilpin, La science et l'État, ouvrage cité, p. 140.

[9] Olivier Bossard, Le CNRS(1944-1950), mémoire de maîtrise, Université Paris VII, octobre 1987. Les Cahiers pour l'histoire du CNRS, 1939-1989, dix livraisons correspondant aux recherches menées par une équipe de chercheurs sous la direction d'Antoine Prost, dans la préparation du colloque du 50ème anniversaire.

[10] Ainsi Scheinman souligne-t-il cette particularité française : « La politique nucléaire française sous la IVe République était guidée et développée par une relativement petit groupe de personnes, bien situées dans des positions d'autorité et opérant par des canaux informels de communication en dehors du courant principal de l'activité politique. » (ouvrage cité, introduction). Bertrand Goldschmidt, Pionniers de l'atome, Paris, Stock, 1987, et Rivalités atomiques, 1939-1966, Paris, Fayard, 1967. Spencer R. Weart, Scientists in Power, Harvard - Cambridge (Mass.) et Londres, 1979 (La grande aventure des atomistes français. Les savants au pouvoir, Paris, Fayard, 1980, préface de Pierre Auger, postface de B.Goldschmidt).

[11] Michel Dreyfus, notice de René Le Guen dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Éditions de l’Atelier.

[12] Maurice Vaïsse, « Le choix atomique de la France (1945-1958) », dans M. Vaïsse, La France et l'atome, études d'histoire nucléaire (travaux du GREFHAN, dir.), Paris, Presses de Sciences politiques, 1992, p. 45.

[13] « Lettre au Haut-Commissaire », 11 pages dactylographiées, Archives ACJC - Dossier Essais.

[14] Jean-François Sirinelli, « Le hasard ou la nécessité? Une histoire en chantier : l'histoire des intellectuels », déjà cité.

[15] Raymond Aron, L'opium des intellectuels, Paris, 1955. Jean-Paul Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Paris, 1972. Jean Kanapa, Situation de l'intellectuel, Paris, Essais de La Nouvelle Critique, 1957.

[16] Seymour M. Lipset, "American Intellectuals. Their Politics and Status", Dedalus, Journal of the American Academy of Arts and Science, été 1959.

[17] « Les intellectuels dans la société française contemporaine », Revue française de Science Politique, volume IX, décembre 1959, n° 4, avec au sommaire, en particulier : Louis Bodin et Jean Touchard, « Définitions, statistiques et problèmes », René Rémond, « Les intellectuels et la politique ».

[18] Voir l'étude de René Rémond, "Les intellectuels et la politique", ouvrage cité, p. 860-880. Pour le cas particulier de Marie Curie, voir M. Pinault, « Marie Curie, une intellectuelle engagée ? », Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, 24-2006, p. 211-229.

[19] Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France, de l'Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986, p.5-13. Christophe Charle, Naissance des « Intellectuels » (1880-1900), Paris, Éd. de Minuit, 1990, et La République des universitaires, 1870-1940, Paris, Seuil, 1994, p.291-342.

[20] René Rémond, « Les intellectuels et la politique », déjà cité.

[21] Christophe Charle, La République des universitaires, 1870-1940, ouvrage cité, p. 291.

[22] Idem, p. 310-312.

[23] On n'évitera pas de comparer avec l'engagement ailleurs, aux États-Unis par exemple : Donald A. Strickland, Scientists in Politics.The Atomic Scientists Movment, 1945-1946, Purdue University Studies, 1968. Greta Jomes, Science, Politics and the Cold War, Routledge, Londres, 1988. En Grande-bretagne : Tom Wilkie, British Science and Politics, Blackwell, Oxford, 1991.

[24] Michel Pinault, « Portrait de groupe d’universitaires parisiens en leur villégiature bretonne : l’Arcouest dans la première moitié du XXe siècle », Histoire et Sociétés, n° 25-26, avril 2008, p. 136-157.

[25] Christophe Charle, La république des universitaires, 1880-1940, ouvrage cité, p. 306 ; Jean-Jacques Salomon, Science et politique, Paris, Economica, 1989 ; Michel Foucault, « Entretien avec Michel Foucault réalisé par A. Fontana et P. Pasquino, juin 1976 » dans Dites et écrits ( 1954-1988), vol. III, Paris, Gallimard, 1994, p. 140-160.

[26] Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti. Le parti communiste, les intellectuels et la culture, 1944-1956, Paris, Fayard, 1983. David Caute, Le Communisme et les intellectuels français, 1914-1966, Paris, Gallimard, 1967 (Londres, 1964) et Les compagnons de route, Paris, 1979.

[27] Michel Winock, "Les intellectuels dans le siècle", Vingtième siècle, revue d'histoire, avril-juin 1984, pages 3-14.

[28] Michel Pinault, « Le Conseil mondial de la paix dans la guerre froide », in J. Vigreux et S. Wolikow, Cultures communistes au XXe siècle, entre guerre et modernité, Paris, La Dispute, 2003, p. 143-156 ; et M. Pinault, « Experts et/ou engagés ? Les scientifiques entre guerre et paix, de l’UNESCO à Pugwash », in J.-F. Sirinelli et G.-H. Soutou, Culture et guerre froide, Paris, Presses Universitaire Paris-Sorbonne, 2008, p. 235-249.

[29] La problématique des « lieux » est empruntée, en particulier, à la note introductive de Pascal Balmand et Christophe Prochasson, "Pour un bon usage", du Dictionnaire des Intellectuels français, les personnes, les lieux, les moments, Seuil, Paris, 1996.

[30] Michel Pinault, « Quelques réflexions sur la place des scientifiques au sein du PCF dans l’après-guerre », in Claude Pennetier (dir.), Marges et replis, frontières, cas limites, dans la gauche française : l’apport des itinéraires militants, journée d’étude du CHS XXe siècle, 2002, p. 59-65.

[31] Thomas L. Hankins, "In Defense of Biography : The use of Biography in the History of Science", History of Science, volume 17, 1979, n° 1, pages 1 à 16. Hankins a écrit une biographie de Jean d'Alembert, science et Lumières, Oxford, 1970.

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for more details 06/08/2014 14:54

There are many things to consider here. The foremost thing is that we are not living in 1900s. But in 2014! The view he made about science and society was years before and do not think it has relative meaning to the eyes of the public nowadays.