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histoire des sciences et des milieux scientifiques - publications sur Frédéric Joliot-Curie

Louis RAPKINE (1904-1948), chercheur scientifique français d'origine russe, intellectuel engagé et Français libre

Publié le 30 Mai 2015 par Michel Pinault

 

Louis RAPKINE

Né le 14 juillet 1904 à Tchichenitch, en Russie Blanche, mort à Paris, le 13 décembre 1948 ; chercheur scientifique ; créateur du Comité français pour l’accueil et l’organisation du travail des savants étrangers ; résistant des Forces Françaises Libres chef du Bureau scientifique des FFL auprès de la délégation française à New York.

Le père de Louis Rapkine était tailleur. La famille émigra en France en 1911, et après deux années s’installa au Canada. Licencié ès Sciences de l’Université Mc Gill (Montréal) en 1924, Louis Rapkine revint à Paris terminer sa formation. Il entra au Laboratoire de René Wurmser à l’École des Hautes Etudes, et obtint une bourse Rockefeller en 1926. Il fut nommé assistant en 1928, puis directeur-adjoint au Laboratoire de René Wurmser transféré en 1930 à l’Institut de Biologie Physico-Chimique. Ses travaux portèrent sur les oxydations et les réductions dans les cellules vivantes, sur la reproduction cellulaire, sur l’embryologie chimique et la chimie des diastases. En 1929, au court d’un séjour au Canada, il épousa celle qu’il connaissait depuis l’école, Sarah Malamud. C’est dans leur appartement du boulevard Brune à Paris, que naquit leur fille, Claudie Rapkine.

Lorsqu’il quitta, en 1925, le Canada, Rapkine n’était pas orienté, semble-t-il, vers un quelconque engagement politique. Il était alors plutôt tourné vers des préoccupations culturelles d’avant-garde et la lecture de Spinoza. En fréquentant l’été le centre d’études marines de Roscoff (Côtes-du-Nord), il participa aux échanges scientifiques et intellectuels de toute une génération de biologistes français et étrangers, souvent anglais, en pointe dans la toute nouvelle biologie physico-chimique. Dans ce milieu, auquel appartenaient Marcel Prenant, le sous-directeur du centre, Boris Ehprussi, Jacques Monod, André Lwoff, René Wurmser, Georges Teissier, le Belge Jean Brachet, les Anglais Joseph et Dorothy Needham, Frederick Hopkins, JBS Haldane, Hope Hobbard, le brassage des idées était intense, tant au plan disciplinaire que sur les questions sociales et politiques. Rapkine devint alors l’ami privilégié de Joseph Needham. Celui-ci l’invita à Cambridge, et l’introduisit auprès des savants éminents de l’époque.

En janvier 1937, Rapkine exposa dans une lettre à Joseph Needham, l’orientation nouvelle de son engagement social :

« Je porte un vif intérêt aux tendances très "à gauche" du socialisme, mais comme je suis étranger ici, je dois limiter mes activités publiques dans ce domaine, car il y a une loi qui est passée lorsque Laval était au pouvoir, qui prévoit qu’un non-Français peut être expulsé de France dans les 48 heures s’il apparaît qu’il a participé à une réunion politique. Et maintenant, ajoutait-il, même à l’Institut Pasteur on est devenu très hostile aux étrangers, et même dans une bonne mesure antisémite. »

 

Le contexte dans lequel il vécut, conduisit Rapkine à se radicaliser, en quelque sorte, et Joseph Needham expliqua plus tard que « l’influence de Louis sur nous était de nature éthique et politique. Nous avons commencé, ma femme et moi, à lire les grands classiques marxistes, guidés par Louis. Pendant les années trente, s’est développé en Angleterre le mouvement Science et Société avec lequel Louis Rapkine a toujours été en parfaite sympathie. Les leaders de ce groupe étaient Desmond Bernal, Lancelot Hogben, Hyman Lévy et JBS Haldane. »

 

En 1936, il créa, avec l’aide de sa femme et d’Edmond Bauer, le Comité français pour l’accueil et l’organisation du travail des savants étrangers. Les premiers financements furent obtenus auprès de Bernhardt Kahn et du Jewish American Joint Distribution Committee. René Wurmser se souvient que Rapkine s’était inspiré des objectifs et de l’exemple de l’Academic Assistance Council anglais, créé au printemps 1933. Rapkine a lui-même raconté la naissance de cette entreprise, dans une lettre à Louis Raminsky :

« J’ai proposé que nous créions un comité comme le comité anglais, et nous avons fait la liste des savants et des étudiants connus que nous devrions aller voir pour leur demander d’entrer dans ce comité. J’en ai exclu systématiquement ceux qui paraissaient pessimistes, même lorsqu’ils ont ensuite demandé à en faire partie. Aussi, nous avons maintenant un groupe homogène d’hommes enthousiastes et qui ont envie de réparer leur tort de ne pas avoir constitué pas un tel comité plus tôt. Mieux vaut tard que jamais. Parmi les membres de ce groupe, j’ai fait une demande à madame Joliot-Curie (...). La connaissant très bien, ainsi que son mari, j’ai "exploité" la situation et je leur ai montré l’importance d’un tel comité. Madame Joliot-Curie a montré un enthousiasme que je n’espérais pas. Elle m’a demandé ce que je voulais qu’elle fasse, et j’ai suggéré qu’elle essaye, comme ministre, d’intéresser le gouvernement à l’affaire, afin qu’il mette tout l’effort entre les mains d’une institution reconnue d’intérêt public. »

 

Rapkine, pour les raisons citées plus haut, ne voulut pas que son nom figure parmi ceux des membres du conseil d’administration. La présidence du comité, qui avait son siège au 13 rue Pierre Curie, fut confiée à Georges Urbain, les vices-présidences à J. Perrin et P.E. Bouin, professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg. R. Wurmser était le secrétaire et E. Bauer, le trésorier. Les autres membres était F. Joliot, E. Vermeil, E. Gilson, P. Langevin, E. Fauré-Frémiet, C. Bouglé et le directeur-adjoint de la Sûreté, H. Chavin. Un comité d’honneur d’une vingtaine de noms comprenait lui aussi une large majorité de membres du Collège de France. L’idée de coordonner les efforts du Comité avec ceux de l’Academic Assistance Council, devenu en 1936 la Society for the Protection of Science and Learning, s’imposa rapidement à Louis Rapkine. Dès juin 1936, il était en rapport avec Walter Adams, le secrétaire de l’AAC. En novembre 1937, il organisait une réunion à University College, à Oxford, avec AV. Hill et W. Adams, sous la présidence du professeur William Beveridge. Il s’agissait de créer un Conseil international qui serait présidé par Niels Bohr.

En 1939, Rapkine opta pour la nationalité française. Engagé volontaire en 1939, il fut affecté à la Mission française des charbons à Londres. En mai 1940, il fut chargé d’une mission de liaison entre scientifiques britanniques et français menant des recherches de guerre. C’est à ce moment que fut créée la Société scientifique franco-anglaise, ou Anglo-French Society of Science. Louis Rapkine devint le secrétaire du groupe français pour l’Angleterre. L’idée de créer cette société était née au sein d’un groupe de savants britanniques qui comprenait, entre autres, Crowther, Bernal, Waddington, Zuckerman, Cockcroft, Darlington, qui demandaient à Blackett et Dirac de se joindre à eux. Crowther vint en France et Pierre Auger, Henri Laugier, directeur du CNRS, et Frédéric Joliot furent sollicités. Le 28 avril la réunion fondatrice de la branche française eut lieu, réunissant un groupe qui gravitait autour de la rue Pierre Curie. Le bureau né de la réunion du 28 fut composé de Joliot (président), Jolibois, Auger, Rapkine, Thon, et Destouches. Un comité exécutif comprenant F. Perrin, Wurmser, Ephrussi, Champetier, Fromageot, Denivelle, Sadron et Laffitte, fut aussi créé.

 

Après la défaite de juin 1940, Louis Rapkine rallia aussitôt les Forces Françaises Libres. Il voulut faire sortir de France les scientifiques menacés, en particulier les Juifs, les réfugiés et les opposants connus au nazisme. Parallèlement il visa à regrouper ces scientifiques afin de leur permettre, par leurs propres recherches, de participer à l’effort de guerre, et d’affirmer ainsi la présence de la science française dans le combat commun avec les alliés. Depuis New York, il organisa la sortie de France d’une trentaine de scientifiques menacés ou bien désireux de rejoindre la résistance extérieure, accompagnés de leurs familles. Il fut nommé par de Gaulle, en décembre 1941, chef du Bureau scientifique des FFL auprès de la délégation française à New York. Il fut aussi un des principaux membres de la section des sciences de l’Ecole des Hautes Etudes de New York. Il était membre de l’association France Forever.

À l’été 1943 Rapkine partit en mission à Londres pour y implanter une Mission scientifique française, et il obtint la création des premiers groupes de recherches opérationnelles, par une note du général Koenig le 14 août 1944. Les responsables étaient Louis Rapkine, Pierre Auger et Léon Denivelle. Dès la fin de 1944, Rapkine s’employa, au nom du CNRS et en accord avec les ministères et les forces armées britanniques, à faire venir des scientifiques français dans les laboratoires anglais, afin de leur faire prendre connaissance immédiatement des progrès réalisés pendant les quatre années durant lesquels la France avait été complètement isolée.

À la fin de la guerre, Rapkine tenta de contribuer à la mobilisation et à l’organisation de la communauté internationale des scientifiques. Dès juillet 1943, à Londres, il participa à l’invitation de Crowther aux débuts de la Society for Visiting Scientists. Un procès-verbal du 13 septembre 1943 rapporta ses propos :

« Le comité pourrait créer une organisation qui serait le noyau d’une institution d’une importance vitale, jusqu’à présent inexistante dans le monde scientifique, pour promouvoir le progrès de la science parmi toutes les nations. Après la guerre, lorsque les membres de la Société retourneront chacun dans leur pays respectif, ils perdront le contact entre eux. Il pense qu’on pourrait l’éviter si les orientations suivantes étaient données à la Société : aide aux scientifiques expatriés, documentation et information sur la recherche, congrès internationaux, échanges de scientifiques. »

 

En proposant ces objectifs, Rapkine entendait donner au projet, qui semblait devoir répondre essentiellement à une urgence limitée dans le temps, une vocation pérenne et des objectifs élargis. Il reprit des intentions qui étaient celles de l’Anglo-French Society de 1940, et il les appliqua à un champ international, en s’inscrivant dans les perspectives de collaboration mondiale qui seraient celles de l’ONU dans l’immédiat après-guerre. En novembre 1944 la Society of Visiting Scientists comprenait 500 membres de 51 nations.

L’Anglo-French Society of Science reprit vie dans la même période. Une assemblée générale eut lieu à Londres le 16 septembre 1944, avec, Auger, Ephrussi, Perrin, Rapkine, Wurmser du côté français, et Bernal, Blackett, Crowther, Darlington, Dirac et Zuckerman pour les Britanniques. La décision fut prise, comme le proposait Bernal « d’ajouter aux buts initiaux celui de la reconstruction de la science dans les deux pays. » Le processus de constitution de la Société aboutit le 21 janvier 1945, lors d’une réunion au siège britannique, le 5 Old Burlington Street. Un bureau comprenant Joliot, Irène Joliot-Curie, Rapkine, Perrin, Wyart et Auger (secrétaire), Dirac, Blackett, Bernal, et Crowther (secrétaire), fut constitué.

 

Rapkine était désormais plus proche du Parti communiste que du général de Gaulle, au sujet duquel il écrivit à une amie, le 28 janvier 1946 :

« Je n’ai pas besoin de te dire que tout ce qui se passe maintenant en France est très troublant, non pas parce que le Général de Gaulle est parti, mais parce que je crains son retour. Car, s’il revient, ce serait avec des pouvoirs dictatoriaux et, par conséquent, des conflits possibles. »

Les rapports que Rapkine entretint avec Frédéric Joliot devinrent plus étroits au fur et à mesure de leur travail commun autour de la mission Rapkine en Angleterre, supervisée de Paris par Joliot, directeur du CNRS.

Après la fin de la guerre, Louis Rapkine décida qu’il était temps pour lui de reprendre contact avec la recherche qu’il avait abandonnée depuis sept ans. Il quitta donc toutes ses fonctions officielles et responsabilités militantes. Il justifia longuement ce choix dans un courrier adressé, le 30 octobre 1946, à son ami Pierre Biquard, chef de cabinet de Frédéric Joliot au CEA, en réponse à ses sollicitations pour qu’il participa plus étroitement aux activités de l’Association des travailleurs scientifiques et de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques :

« J’espère que tu ne me traiteras pas de cochon ou de salaud, si je te prie, en ami, de ne pas faire pression sur moi encore. Mon labo n’est pas encore en train. (...) Tout cela est très difficile. (...) Tant que je n’aurais pas refait du boulot convenable au labo, je ne me sens pas à même de participer activement à une vie un peu publique, ou, pour être plus modeste, à une activité en dehors du laboratoire. (...) Comprends-moi ; ça n’est pas parce que je suis inconscient du rôle social du scientifique. Je crois avoir démontré, en ce qui me concerne, exactement le contraire.(...) »

 

Rapkine obtint finalement, en 1946, la direction d’un laboratoire de Chimie cellulaire, créé pour lui et superbement équipé grâce à ses contacts en Angleterre, à l’Institut Pasteur. Bianka Tchoubar parla d’une « famille spirituelle » à propos de l’équipe que Rapkine y avait rassemblée. Aux côtés de celle-ci, on y trouvait Françoise Labeyrie, Dorothy Needham, David Shugar, Louis Siminovitch, et bien sûr, Sarah Rapkine.

Parallèlement à la mise sur pied de son nouveau laboratoire, Rapkine, sous la direction de E. Terroine, assura, de 1946 à 1948, le secrétariat général de la Commission des Relations avec l’Etranger du CNRS.

L’engagement de Rapkine dans les années de l’immédiat après-guerre, sans doute moins visible, resta très marqué. Il resta fidèle, par exemple, à sa longue entreprise d’aide aux scientifiques menacés. David Shugar rappelle dans quelles circonstances Rapkine l’avait pris dans son laboratoire :

« C’était la période dans laquelle de nombreux intellectuels américains, y compris des scientifiques, prolongeaient leur séjour en Europe de l’Ouest aussi longtemps que possible, pour éviter de retrouver en rentrant l’atmosphère de chasse aux sorcières et les attaques impudentes contre la liberté académique. Louis était complètement conscient de cette situation et il fit ce qu’il pouvait pour s’y opposer. Une fois il se référa à ma situation : j’étais une des premières victimes de cette période, dont il avait entendu parler par le professeur Bernal et il ajouta que, à part le fait qu’il considérait mes compétences suffisantes pour avoir un poste dans son laboratoire, il était également satisfait de pouvoir s’opposer à une discrimination politique. »

D. Shugar poursuivait ainsi :

« La guerre froide n’était cependant pas limitée à l’Amérique du Nord et à l’Europe de l’Ouest. C’était la période où se répandaient les rumeurs sur ce qui se passait à l’Est, et qui n’était pas moins inquiétant.(...) Très vif encore dans mon souvenir est une rencontre avec Louis pour discuter des problèmes de la dénaturation des protéines, qui fut brutalement interrompue par l’apparition de Jacques Monod, porteur de nouvelles informations déplaisantes à ce sujet. Il s’ensuivit une longue discussion, dans laquelle je n’était rien d’autre qu’un spectateur, mais très intéressé. Je ne pouvais qu’être impressionné par le calme équilibre de Louis, qui tout en étant entièrement d’accord avec l’avis de Monod, conseillait la modération, et suggérait d’essayer de contacter l’Académie des Sciences soviétique afin d’expliquer les faiblesses de la "théorie" de Lyssenko et ses conséquences nuisibles. »

 

C’est sans doute à propos de ces problèmes que Francis Perrin déclara :

« Dans la dernière conversation que j’ai eue avec lui, quelques semaines avant sa mort, il me disait encore qu’il ne pouvait admettre qu’un motif politique, qu’un mobile affectif, quel qu’il soit, puisse intervenir dans l’élaboration, souvent difficile, de ce que nous jugerons être la vérité objective, la vérité scientifique. Et il me disait sa tristesse que certains parmi les plus grands se soient diminués par de telles faiblesses. »

Au début de l’année 1948, Louis Rapkine ressentit les premières atteintes du cancer pulmonaire qui allait l’emporter. Il s’éteignit le 13 décembre 1948. Sur sa tombe, Sarah Rapkine fit inscrire cette épitaphe, extraite d’une de ses lettres :

« J’ai tant d’amour et pour tant de choses. »

 

Louis Rapkine était titulaire de la Médaille de la Résistance et de la King’s Medal. Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur le 23 mars 1947, à la suite d’une action entreprise par Auger, Joliot, Perrin, et le général Dassault, tous commissaires à l’Énergie atomique. Rapkine fit alors ce commentaire :

« Les honneurs de ce monde sont généralement peu satisfaisants. Mais quand un honneur est conféré grâce à des collègues, grâce à des amis de la même forme de pensée, cela est satisfaisant, à un certain degré. »

 

SOURCES : Louis Rapkine, 1904-1948, recueil de témoignages par B. et V. Karp, The Orpheus Press, Vermont. — Entretien avec madame Sarah Rapkine, 15 novembre 1994. — Archives de l’Institut Pasteur, fonds Louis Rapkine. — Archives Nationales 800284 - CNRS (Mission Rapkine). — Denise Levy-Astruc, Histoire officielle, officieuse et marginale de l’Institut de Biologie Physico-Chimique, polycopié. — Articles de Lucie Prenant, Marianne et Alexandre Pantacuzène, Europe, n°57, septembre 1950, de René Wurmser, Bulletin de la Société de Chimie-biologique, vol.30, 1948, et André Lwoff, Annales de l’Institut Pasteur, vol.76, 1949. — Diane Dosso, Louis Rapkine et la mobilisation scientifique de la France libre, thèse Université Paris VII, 1998.

Michel Pinault

Cette biographie a été rédigée pour figurer dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, dit Le Maitron.

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