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histoire des sciences et des milieux scientifiques - publications sur Frédéric Joliot-Curie

« Quelques réflexions sur la place des scientifiques au sein du PCF dans l'après-guerre »

Publié le 25 Décembre 2014 par Michel Pinault

Cette brève intervention a été présentée lors de la journée d’étude « Marges et replis, frontières, cas limites, dans la gauche française : l’apport des itinéraires militants », proposée par Claude Pennetier dans le cadres des activités du Centre d’histoire sociale XXème siècle (Paris 1 – Panthéon Sorbonne), en 2002.

Je voudrais suggérer quelques questionnements au sujet de la place des scientifiques communistes - "plus autonomes qu'on ne l'a dit"- au sein du Parti communiste français des années d'après-guerre. Ces interrogations s'inscrivent dans cette journée "Marges et replis" au sens où il me semble qu'il a existé des niches de militantisme, plus ou moins spécifiques au milieu, et aussi une sorte de "retrait" de ces militants vis-à-vis des tapages organisés par les directions et relayés par les plus convaincus ou les plus dévoués. Cette hypothèse suggère que, dans l'état actuel des recherches et à cause du nombre des "autobiographies" existantes, le comportement des scientifiques communistes reste trop assimilé à celui des autres intellectuels et à celui des cadres, des intellectuels-de-parti, liés au comité central, à la fédération de la Seine, mieux connu et survalorisé. Si on retient mon hypothèse, les itinéraires de Marcel Prenant ou de Frédéric Joliot tendraient alors à être non pas des exceptions s'expliquant par l'autonomie acquise par ces "grands intellectuels" grâce à leur importante notoriété professionnelle, mais ils seraient au contraire emblématiques du comportement du plus grand nombre des scientifiques communistes. Militant "à la marge", ceux-ci auraient ainsi pu s'accommoder avec le stalinisme de Guerre froide, mi en l'acceptant, mi en s'en tenant à l'écart.

Il n'est pas question ici de présenter un corpus de ces scientifiques communistes. Le travail reste à faire, afin de connaître au moins un échantillonnage significatif de ces militants et de leurs itinéraires.

Première question : dans quelle mesure faut-il rapporter à une réticence – ou résistance - des militants concernés les difficultés de la direction du PCF avec ses intellectuels pendant le premier après-guerre - de 1944 à 1947 ?

Dès le 5 octobre 1944, en effet, le bureau politique avait inscrit à son ordre du jour "Le travail du parti parmi les intellectuels" et décidé la création d'"amicales" professionnelles auxquelles tous les intellectuels communistes devaient adhérer en plus de leur affiliation à une cellule. Une "Direction nationale des intellectuels" était créée mais aucun scientifique n'y était prévu. En fait, le Parti communiste n'était pas préoccupé par des questions qui animaient les scientifiques, comme la relance et le développement de la recherche scientifique en France, le rétablissement de la vie scientifique internationale et l'hostilité à la politique du secret établie par les Anglo-Saxons, le contrôle international de l'énergie et de la bombe atomique. Ce trait fut constant comme en témoigne ce que Frédéric Joliot écrivait à sa femme, Irène Curie, lors de la crise qui l'opposa, au début de 1949, à Laurent Casanova et à la direction du PCF :

"(Le problème) tient sans doute à la méconnaissance (par les dirigeants) de l'importance des événements scientifiques et de l'importance de la science dans la vie moderne.(...) Le responsable des intellectuels (Casanova) est un avocat, certes d'une grande valeur, mais très attiré par la poésie et les lettres et qui ignore tout des scientifiques. Tout passe par Aragon qui semble avoir complètement subjugué Casa".

Malgré cela, leur conviction que la science avait vocation à libérer l'homme a condition d'être soustraite aux lois capitalistes et celle selon laquelle les scientifiques avaient une responsabilité sociale à assumer renforçait l'adhésion de ces scientifiques - voire celle de nombreux compagnons de route - au mode de transformation sociale préconisé par le PCF, qui était déjà en œuvre en URSS où il volait - ils en étaient convaincus - de succès en succès.

Lorsque la direction du PCF lança, dès 1945, l'idée d'une Encyclopédie de la Renaissance française, cela donna lieu aussitôt à des difficultés importantes au sein de l'amicale des scientifiques. Un biologiste qui quitta très vite le PCF, Georges Cohen, se souvient du jour où André Voguet et Georges Cogniot vinrent à l'Amicale présenter le projet :

"Toute la connaissance devait être revue à la lumière du marxisme. Ce fut un tollé général. Ranson se demanda comment il pourrait décrire ses moules à la lumière du marxisme. Quant à Joliot, il revendiqua le privilège d’écrire l’article sur « le marxisme et la transfusion sanguine ».(...) L’atmosphère tournant à la franche rigolade, l’amicale fut pratiquement dissoute par décret d’en haut".

Un autre de ces partants de la première heure, Alain Bussard, se souvient qu'"on a demandé à Joliot ce qu'il pensait de la physique marxiste. Joliot a dit : « Moi, je ne connais pas de physique marxiste, je ne connais que la bonne et la mauvaise physique. » J'ai compris, ajoute Bussard, qu'on avait signé notre arrêt de mort ". Les amicales furent en effet dissoutes après moins d'un an. Leur échec signa peut-être l'échec d'une certaine forme de participation de la masse des intellectuels communistes, dont les scientifiques, à l'élaboration d'une politique communiste dans leurs milieux.

Dès la fin de 1946 et au début de 1947, la nébuleuse de l'influence communiste dans les milieux intellectuels se réduisit. L'échec de l'Union nationale des intellectuels (UN)I, dont Joliot était le secrétaire général, et de son journal Les Étoiles, dans lequel s'exprimaient régulièrement des scientifiques, témoigne de ce tournant. De nombreux articles écrits par des scientifiques communistes ou compagnons de route, comme Wyart, Grassé, Teissier, Nicolle, Aubel, figuraient au sommaire de ce journal, qui portait en sous-titre "Hebdomadaire de la Pensée française". Après sa disparition, le 3 décembre 1946, c'est dans Les Lettres françaises que fut diffusée l'information sur la vie de l'UNI et les scientifiques purent y écrire de loin en loin. Quant à l'Encyclopédie de la Renaissance française, elle était en crise. Sans doute y avait-il aussi trop d'écart entre l'ouvrage auquel songeait la direction du Parti communiste et ce qu'étaient prêts à entreprendre les spécialistes sollicités. Ainsi Joliot accepta-t-il d'écrire une introduction de la partie "physique" mais son texte, de portée très générale sur la science et la méthode rationaliste, n'évoquant à aucun moment Marx et le marxisme, encore moins la science socialiste, ne pouvait convenir à une entreprise qui devait s'inscrire dans une violente bataille idéologique et politique. Sa conclusion était même à double sens. Il écrivait : "L'esprit scientifique ne s'accommode pas de principes a priori". Bientôt la politique culturelle du PCF arque boutée sur la théorie des "deux sciences" rendit illusoire la poursuite du projet qui disparut des procès-verbaux du bureau politique.

Lorsque le secrétariat du PCF discuta longuement des "Questions idéologiques", en juillet 1947, et qu'il créa une "section centrale du travail idéologique" sous la responsabilité de Étienne Fajon, Casanova, entré au bureau politique, en fit aussi partie. Son action prit de l'ampleur avec la création des "cercles idéologiques" et la naissance de La Nouvelle Critique. Jean Jacques, endocrinologiste au Collège de France, qui adhéra au PCF en 1947 et devint rapidement un responsable, avec le biochimiste Eugène Aubel, du cercle des chimistes communistes, se souvient qu'il s'agissait désormais de groupes restreints de militants, très encadrés par les animateurs de La Nouvelle Critique, des Lettres françaises, de la section idéologique et de la Fédération de la Seine. Ces cercles se trouvèrent enfermés dans des campagnes idéologiques effrénées :

"Il fallait résister aux jdanovistes et ne pas se retrouver en porte-à-faux par rapport à l’orthodoxie, dit Jean Jacques. (...) Les anciens, les gens un peu mûrs de l’époque, qui n’étaient pas aussi méchants que Kanapa, Desanti et autres, avaient quand même envie de désamorcer un peu le jdanovisme de certains.(...) Ces cercles idéologiques, ça s’est terminé en quenouille. Finalement il n’y a plus eu de réunion et on n'en a plus parlé."

L'échec des cercles idéologiques semble confirmer que ces structures encore fondées sur la participation des communistes d'un secteur intellectuel, ici les scientifiques, à l'élaboration d'une activité idéologique et politique adaptée aux besoins de leur milieu, ne purent survivre à l'ambiance de croisade idéologique. Celle-ci se trouva alors, de fait, confiée à un petit groupe de militants professionnels qui, sans appartenir eux-mêmes toujours aux spécialités scientifiques en jeu, continuèrent de parler au nom de l'ensemble des communistes, eux-mêmes silencieux.

Finalement, depuis les débuts de l'amicale, à l'été 1944, jusqu'aux péripéties du jdanovisme quotidien qui sévissait en 1948, les scientifiques, en même temps que Joliot et la plupart des rédacteurs de La Pensée, malgré la pression qu'y exerçait Georges Cogniot, devenaient de plus en plus prudents et silencieux. Les témoignages qui concernent l'activité de la cellule du Collège de France - à défaut de toute étude d'archives - s'accordent pour en donner l'image d'une cellule mobilisée dans les campagnes politiques impulsées par la direction du PCF, que ce soit sur les questions sociales, la dénonciation de la IVème République, les questions coloniales, la défense de la paix et de l'URSS, mais très désengagée à l'égard des campagnes touchant à l'idéologie et au champ intellectuel.

Seconde question : l'activité militante spécifique que développent certains scientifiques communistes est-elle totalement ou en partie autonome vis-à-vis de la direction du PCF ? Dans quelle mesure en ont-ils conscience ?

Les communistes du secteur de la recherche scientifique qui avaient leurs propres préoccupations, eurent aussi leurs propres formes de militantisme. L'influence communiste continua donc de se diffuser dans le milieu scientifique malgré le poids des campagnes officielles comme celles sur le lyssenkisme.

Dès la fin de l'Occupation la décision avait été prise par les scientifiques de l'entourage de Joliot, au sein du CNRS en particulier, de transformer une partie du Front national universitaire (FNU) en Association des travailleurs scientifiques (ATS) avant même que le FNU dans son ensemble devienne l'UFU. Le modèle de l'ATS était l'Association of Scientific Workers britannique (AScW). Son secrétaire en 1944, J.P. Mathieu, professeur à la Faculté des Sciences de Lille, faisait découler les buts de l'association de la prise de conscience, par les hommes de science, de leurs responsabilités et de l'étendue de leur rôle social. Un éditorial soulignait que :

"Le Syndicat vise surtout à la défense des intérêts matériels de ses membres ; l'ATS a des visées plus hautes et plus étendues. Ses buts consistent à assurer la Raison intellectuelle et la communauté de pensée entre ses membres, à établir des relations fructueuses entre ceux-ci et leurs collègues étrangers, à prendre part aux délibérations gouvernementales concernant la recherche, à lancer enfin de vigoureux SOS lorsque, comme c'est le cas présent, les travailleurs scientifiques se sentent en détresse."

L'ATS prétendait donc être bien autre chose qu'une sorte de syndicat de la recherche scientifique. Fondée sur des principes politiques et moraux de portée générale présentés comme communs à la communauté et ouverte à tous les chercheurs, que pouvait-elle être ? Elle eut, au début de son existence, 1200 ou 1400 adhérents, elle édita un Bulletin. Les premiers membres actifs qui se réunissaient au Laboratoire Curie étaient d'anciens résistants, souvent communistes ou compagnons de route, convaincus de continuer, dans une situation nouvelle, les combats de la Résistance. C'est dans ce milieu que se rencontrèrent les fondateurs, en mars 1946, de la revue Atomes, en apparence peu politique, qui était capable de mobiliser la communauté scientifique sur les questions concernant le milieu. L'ATS lança, en janvier 1947, une pétition "Sur un oubli dans le Plan Monnet" qui rassembla tout l'établissement scientifique. Il s'agissait de dénoncer l'absence de la recherche scientifique dans le projet de Plan Monnet et de souligner la nécessité d'une recherche scientifique et technique puissante. Ce long texte ne comportait aucun élément, même sous-entendu, tendant à en faire un élément d'un combat politique. Manifestement, le Parti communiste n'avait joué aucun rôle dans le déclenchement de la campagne. L'Humanité ne la relaya pas du tout. Les procès-verbaux des bureaux politiques et des secrétariats du PCF sont muets. Ce fut une mobilisation propre aux scientifiques à travers l'ATS et la CGT-Cadres. La "recherche", professionnalisée depuis les années 1930, entrait brutalement dans le champ social où elle testait sa force, sous l'impulsion des communistes. Ceux-ci, largement en dehors des directives explicites de la direction du PCF qui saisissait mal les enjeux, se mobilisaient alors facilement et, pendant les années où elles furent relativement concluantes, ces actions suffisaient probablement, en partie, à les combler.

Ajoutons que des évolutions similaires s'affirmaient dans d'autres pays, confirmant ainsi le rôle nouveau que les scientifiques aspiraient partout à jouer. C'est ainsi que la décision fut prise à Londres, les 20 et 21 juillet 1946, de créer la Fédération Mondiale des Travailleurs Scientifiques (FMTS). Dix-huit associations de quatorze pays envoyèrent des délégués ou des observateurs. Aucun représentant de la science soviétique, polonaise ou de tout autre pays au-delà du "rideau de fer", comme disait désormais Winston Churchill, n'était présent et n'y adhéra jusqu'en 1952. La volonté des fondateurs de la FMTS de créer des liens étroits avec l'UNESCO avait en effet déplu aux Soviétiques car cette organisation de l'ONU fonctionnait sur le principe de la majorité que l'URSS récusait. Logiquement, les dirigeants de la FMTS répétèrent régulièrement pendant les années suivantes que la FMTS devait être un pont entre l'Est et l'Ouest. Mais ils durent se rendre à l'évidence, la division du monde divisait aussi la communauté scientifique. En même temps, leur attachement à cette organisation internationale dont les Soviétiques étaient absents parut étrange aux dirigeants du PCF qui n'y virent qu'une sorte de Pen-Club devenu, grâce à Joliot, une sorte d'appendice du mouvement de la Paix.

En effet - et c'est la troisième question - comment les scientifiques communistes ainsi positionnés se retrouvèrent-ils stratégiquement placés lorsque la conjoncture de guerre froide mit "la lutte pour la paix" au cœur des objectifs de la direction du parti ?

Celle-ci les trouva en effet, avant même qu'elle ait à leur en donner la mission, aux avant-postes de la nouvelle croisade, "à leur créneau" de la "lutte pour la paix". La tension entre les Etats-Unis et l'URSS devenait telle en effet, à la fin de 1947, que la crainte d'une guerre prochaine envahissait les esprits. Les mises en garde des physiciens ne pouvaient qu'aiguiser ces inquiétudes.

Lorsque, le 5 décembre 1947, Franc-Tireur publia un "Appel aux républicains" - appelé à donner naissance aux Combattants de la Liberté et de la Paix -, sur quinze noms figuraient ceux de plusieurs scientifiques, Frédéric Joliot-Curie, Jean Wyart, Jean Rostand, Pierre Biquard, Jacques Hadamard, dont l'appartenance au Parti communiste n'était pas la caractéristique première. À part Joliot, aucun dirigeant communiste n'apparaissait dans cette entreprise qui avait plus d'un point commun avec des initiatives parallèles prises, contre le risque de guerre, à la charnière de Combat, Franc Tireur, Action, Esprit et Les Temps modernes. Ni l'Humanité ni les procès-verbaux des directions du PCF ne témoignaient alors d'une préoccupation particulière à ce sujet ni d'un souci d'organiser la lutte contre la guerre.

Ainsi se trouvèrent réunies les conditions qui propulsèrent quelques scientifiques communistes ou compagnons de route, déjà engagés dans la mobilisation pacifiste, aux directions du mouvement de la Paix que Moscou allait bientôt inspirer. Les scientifiques eurent tendance, sans états d'âme, à intégrer massivement et facilement ce cadre militant qui, pour universel qu'il fût - s'adressant à tous les militants communistes sans distinction - semblait fait à leur mesure. Du coup, les structures de sociabilité propres aux scientifiques s'étiolèrent rapidement, malgré les efforts de quelques dirigeants. Elles renoncèrent d'ailleurs en partie à ce qui avait fait leur originalité - comme la lutte pour la recherche scientifique, la défense sociale du chercheur - pour se consacrer elles aussi à "la lutte pour la paix".

Conclusion :

Au total, une rapide approche de la place au sein du PCF des scientifiques communistes témoigne, pour cette période, de leur isolement relatif et de leur positionnement original. Ils ne vivaient d'ailleurs évidemment pas leur activité "en dehors" en opposition avec leur appartenance, à leurs yeux essentielle, au courant communiste. Elle n'était sans doute d'ailleurs pas, pour eux, "de marge" mais venait plutôt "en plus", comme un élément d’équilibre et de compensation, et acceptation faite que dans le reste du parti et même ses directions on la considérât comme secondaire, voire ésotérique.

Nous pouvons constater finalement l'échec de ces tentatives de faire émerger des structures militantes réunissant durablement autour d'une sensibilité et d'objectifs communs ces scientifiques communistes et leurs compagnons de route. C'est donc au sein de leurs cellules professionnelles d'une part et dans le mouvement de la Paix d'autre part qu'ils continuèrent à s'investir. Ils s'y retrouvaient à l'unisson du reste du parti sur les principales questions, restant parfois réservés devant les campagnes inspirées du jdanovisme et du lyssenkisme - quoique la riposte à l'ennemi, à l'anticommunisme et à l'antisoviétisme, les conduisit à rester très solidaires de la direction du PCF même sur ce terrain. L'"esprit de parti" restait le plus fort, à moins de décider de se séparer définitivement du courant communiste.